La Cour des comptes émet des réserves sur la viabilité du passage à l’hébergement à domicile

Dans un contexte marqué par le vieillissement rapide de la population, le virage vers l’hébergement à domicile est souvent présenté comme la solution miracle pour maîtriser les coûts croissants de la prise en charge des personnes dépendantes. Pourtant, le récent rapport de la Cour des comptes dessine un tableau bien plus nuancé et invite à la prudence. En soulignant les limites financières et organisationnelles de cette transition, la Cour appelle à une révision urgente des mécanismes actuels, notamment via une réforme des Agences régionales de santé (ARS) et de l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA). Entre dépenses en hausse, déficits en expansion et besoins en services de soins à domicile, le défi pose une question centrale : comment concilier autonomie des personnes et soutenabilité du système ?

Les enjeux financiers du passage à l’hébergement à domicile selon la Cour des comptes

Le rapport publié en 2025 alerte sur un déséquilibre financier qui se creuse au sein de la cinquième branche de la sécurité sociale, dédiée à l’autonomie. À première vue, maintenir 85 % des personnes dépendantes à domicile d’ici 2030 semble réduire les coûts en limitant le recours aux établissements comme les Ehpad. En réalité, la dépense sur ces établissements a déjà bondi de 25,5 milliards en 2020 à 33,3 milliards en 2025, tirée par l’inflation et les augmentations liées au Ségur de la santé.

  • Le déficit de la cinquième branche, actuellement à 0,7 milliard, est prévu grimper à 2,8 milliards dès 2028.
  • Le financement repose en grande partie sur une fraction de la CSG, ce qui limite la marge de manœuvre.
  • Les dépenses liées à l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA) et à la prestation compensatoire du handicap (PCH) sont en forte progression, avec un doublement attendu d’ici 2040.

Ces chiffres illustrent la complexité de l’équation : le maintien à domicile, bien que souhaitable, implique aussi un coût croissant des services à domicile nécessaires pour accompagner ces personnes dans leurs lieux de vie.

la cour des comptes exprime des doutes sur la viabilité du passage à l’hébergement à domicile, soulignant les défis financiers et organisationnels que ce changement implique pour les structures et les bénéficiaires.

Un virage domiciliaire qui nécessite un renforcement massif des services à domicile

Pour garantir une prise en charge efficace hors des structures traditionnelles, la Cour des comptes souligne la nécessité de développer fortement les capacités de soins et d’aide à domicile :

  • Création de 25 000 places supplémentaires dans les services de soins infirmiers à domicile d’ici 2030, pour un total équivalent en emplois à temps plein.
  • Chaque place nouvellement créée est censée soutenir jusqu’à sept personnes en perte d’autonomie.
  • Le coût estimé pour ce développement atteint 1,2 milliard d’euros, sans compter les besoins pour les établissements encore requis.
  • Parallèlement, 50 000 places d’Ehpad et 61 000 emplois devront être créés pour accueillir les personnes plus dépendantes, générant une dépense additionnelle de 2,7 milliards.

Ainsi, la progression du virage domiciliaire ne se traduit pas automatiquement par des économies mais appelle à un investissement conséquent dans tous les maillons du système.

Réformes préconisées pour assurer la viabilité du virage vers l’autonomie à domicile

Face à ces constats, la Cour des comptes appelle à repenser les modalités de gouvernance et de financement de la prise en charge de la dépendance :

  • Transformer les ARS en Agences régionales de santé et de l’autonomie (ARSA), sous l’égide de la CNSA qui deviendrait le chef de file territorial. Cette réforme vise à mieux coordonner et medicaliser l’offre, en lien direct avec les départements.
  • Redéfinir le financement de l’APA en séparant les prestations relevant de la solidarité nationale, constituant un « panier socle » pris en charge par la CNSA, des parts restant à la charge des bénéficiaires et compensées par les départements selon un barème national. Cela devrait clarifier les responsabilités financières et améliorer l’équité.
  • Mettre en place un système informatique national permettant la remontée et l’analyse des données terrain relatives au vieillissement, pour piloter les politiques de façon anticipée.

Ces propositions vont dans le sens des attentes des acteurs du secteur, comme l’Association des Paralysés de France (APF France Handicap) ou la Fédération Hospitalière de France, qui réclament une meilleure coordination et une répartition claire des responsabilités.

Une coordination renforcée pour répondre aux défis de terrain

Dans la pratique, la réussite de ce modèle repose sur l’harmonisation efficace des acteurs :

  • Le Ministère des Solidarités joue un rôle central en pilotant les politiques sociales et en adaptant les ressources budgétaires.
  • Les agences ARSA, en lien étroit avec les départements, devront garantir le maillage territorial des solutions médico-sociales, incluant les services d’aide à domicile fournis notamment par des acteurs comme l’ADMR.
  • Les établissements publics et privés – à l’image de Korian, Orpea, DomusVi ou l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris – doivent s’adapter en intégrant une logique de médicalisation nécessaire au vieillissement de leurs résidents.
  • Les associations comme APF France Handicap jouent un rôle primordial dans l’accompagnement et la défense des droits des personnes dépendantes.

Sans cette synergie accrue, la transition vers le domicile risque d’être freinée par des difficultés logistiques, financières et organisationnelles. La Cour des comptes tire ainsi la sonnette d’alarme : pour que le virage domiciliaire soit viable, il faudra réviser le modèle dans son ensemble.